André Derain
Le fauve qui embrasa Londres de couleur, avant de tourner le dos aux bêtes sauvages qu'il avait contribué à créer.






Style et technique
Le style fauviste de Derain, forgé aux côtés d'Henri Matisse durant l'été 1905 à Collioure, abandonna toute prétention à décrire le monde tel que l'œil le perçoit. La couleur devint une force autonome et expressive : les ciels virent à l'orange ou au violet, l'eau se déploie en bandes de rose et de vert, les troncs d'arbres flamboient d'un bleu cobalt sur des champs de vermillon brut. Derain appliquait la peinture par touches courtes et pressantes et par larges balafres, laissant souvent la toile nue visible entre les marques, construisant des surfaces qui vibrent de contrastes intenses et non résolus plutôt que d'une harmonie naturaliste. Il travaillait d'après le motif mais traitait ce qu'il voyait comme une matière première pour des arrangements de pigment pur, suivant la théorie divisionniste de Signac de façon seulement approximative avant de la briser en rythmes plus libres et plus agités.
Cette approche atteignit son expression la plus spectaculaire dans la série londonienne de 1906, trente toiles commandées par le marchand Ambroise Vollard en hommage délibéré aux vues antérieures de la Tamise par Monet. Là où Monet dissolvait la ville dans une brume atmosphérique, Derain la réinventa dans des teintes discordantes et arbitraires — le Pont de Charing Cross rougeoie d'un orange acide, le Parlement s'embrase contre un ciel violet, les péniches et l'eau sont composées de rouges, de verts et de bleus purs juxtaposés sans être mélangés. La série poussa la couleur fauviste à une intensité presque hallucinatoire, traduisant le brouillard et la crasse industrielle de Londres en un motif décoratif, quasi abstrait, de tons chauds et froids.
Dès 1907, la découverte de Cézanne et de la sculpture africaine entraîna Derain vers davantage de structure. Ses paysages devinrent plus architectoniques, les formes se simplifiant en plans à facettes, et sa palette se refroidit, passant de l'éclat fauviste à des ocres, des verts et des gris plus terreux — un glissement qui annonçait le cubisme, alors même que Derain se retirait bientôt de l'expérimentation radicale. Tout au long des années 1910 et au-delà, il se tourna de plus en plus vers les maîtres anciens, privilégiant une tonalité sombre, un dessin ferme et une composition classique plutôt que la sensation brute. Les natures mortes, portraits et paysages de sa dernière période échangent la dissonance sauvage de Collioure et de Londres contre une gravité délibérée, consciente de son inscription dans l'histoire des musées, bien que la touche assurée qu'il avait développée en jeune « bête fauve » ne quitta jamais tout à fait sa main.
Vie et héritage
André Derain naquit le 10 juin 1880 à Chatou, une ville au bord de la Seine, juste à l'ouest de Paris, prisée des canotiers du dimanche et des peintres. Jeune homme étudiant l'ingénierie, il commença à peindre le long de la Seine, et en 1900 il rencontra Maurice de Vlaminck après qu'un léger déraillement de train les eut laissés bloqués ensemble ; les deux hommes partagèrent bientôt un atelier de fortune à Chatou et peignirent sans relâche côte à côte. Vers 1901, Derain présenta Vlaminck à Henri Matisse, qu'il avait rencontré à l'Académie Carrière, formant le noyau de ce qui allait devenir le fauvisme.
L'été décisif fut celui de 1905, lorsque Derain rejoignit Matisse dans le petit port de pêche méditerranéen de Collioure. Travaillant ensemble durant les mois chauds, les deux peintres poussèrent la couleur vers une intensité pure et non mélangée, affranchie de tout devoir de décrire la teinte locale ou l'atmosphère. Les toiles qu'ils rapportèrent à Paris — dont les Montagnes à Collioure de Derain — furent exposées cet automne-là au Salon d'Automne, accrochées dans une seule salle aux côtés d'œuvres de Vlaminck, de Braque et d'autres. Surpris par les couleurs discordantes et anti-naturalistes de la salle, le critique Louis Vauxcelles surnomma les peintres « les fauves », inventant ainsi le nom d'un mouvement effectivement né dans cette salle.
L'apogée du fauvisme fut brève mais intense. En 1906, le marchand Ambroise Vollard envoya Derain à Londres pour peindre une série de vues faisant délibérément écho à Monet, et Derain répondit par certaines des toiles les plus audacieuses du mouvement : ponts, péniches et le Parlement rendus dans des teintes arbitraires et flamboyantes. Dès 1907, cependant, Derain s'éloignait déjà de la sensation brute du fauvisme. L'exemple de Cézanne, la sculpture africaine et ibérique, ainsi que son amitié grandissante avec Picasso et Braque, le poussèrent vers une structure plus ferme et une palette plus froide et plus sobre — un glissement que certains de ses anciens compagnons virent comme un retrait du mouvement qu'il avait contribué à lancer.
Des années 1910 aux années 1930, Derain consolida sa réputation de grand avant-gardiste français devenu classique, respecté pour ses paysages, ses portraits et ses décors de scène empreints de la gravité des maîtres anciens. Cette position fut gravement compromise pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsqu'en 1941 Derain accepta, avec plusieurs autres artistes français, une invitation à se rendre en Allemagne dans le cadre d'un voyage culturel organisé par les nazis. Présenté par le régime occupant comme un geste de bonne volonté et de propagande, ce voyage associa Derain à la collaboration et lui coûta cher à la Libération, où il fut mis à l'écart par une partie du monde de l'art, bien qu'il n'ait jamais explicitement adhéré à l'idéologie nazie. Il continua de peindre dans un isolement relatif dans sa maison de Chambourcy jusqu'à sa mort, le 8 septembre 1954, à Garches, sa réputation demeurant durablement compliquée par des choix faits dans les suites déroutantes du fauvisme et dans la France de l'Occupation.
Cinq tableaux célèbres

Le Pont de Charing Cross 1906
Commandée par le marchand Ambroise Vollard comme une rivale délibérée des vues antérieures de Monet sur le même pont, cette toile transforme la lumière grise, si célèbre, de Londres en un feu d'artifice de couleurs arbitraires. Le ciel s'embrase d'orange acide et de rose, la Tamise se déploie en bandes tranchantes de turquoise, de violet et d'or, et l'armature de fer du pont se dissout en un rythme de touches courtes et pressantes plutôt qu'en détail descriptif. Bateaux et piétons sont réduits à de rapides touches de pigment pur. Peinte durant le célèbre séjour de Derain à Londres en 1906, elle compte parmi les toiles les plus audacieuses de tout le mouvement fauviste et est aujourd'hui conservée au Musée d'Orsay, à Paris.

Montagnes à Collioure 1905
Peint durant l'été charnière de 1905, lorsque Derain travaillait côte à côte avec Matisse dans le petit port de pêche catalan de Collioure, ce paysage montre les collines dominant la ville rendues en rouges, oranges et violets purs qui ne doivent rien à la couleur locale observée. De courtes touches hachées de pigment brut construisent la montagne en une mosaïque vibrante de chaleur et de lumière, la toile nue restant visible entre les marques. Exposée cet automne-là au Salon d'Automne aux côtés des propres toiles de Collioure de Matisse, elle compte parmi les œuvres qui poussèrent le critique Louis Vauxcelles à qualifier les peintres de la salle de « fauves » — donnant au fauvisme son nom.

Big Ben 1906
Derain peint le monument le plus officiel, le plus photographié de Londres comme une fièvre de couleurs discordantes : la silhouette gothique de la tour de l'horloge rendue dans une ombre presque violette contre un ciel strié de jaune acide et d'orange, la Tamise en contrebas réduite à de rapides touches de pigment pur. Peinte durant son séjour de 1905-1906, commandé par le marchand Ambroise Vollard (qui avait envoyé Derain à Londres en espérant répéter le succès antérieur de Monet sur le même sujet), la toile montre à quel point le fauvisme pouvait transformer un monument associé à la permanence impériale en quelque chose d'agité et de purement optique. Rien ici n'est descriptif ; la tour se lit non pas comme de la pierre mais comme un accent vertical maintenant ensemble une toile entièrement construite sur la friction entre couleurs chaudes et froides.

La Route tournante, L'Estaque 1906
Peint lors d'un retour sur la côte provençale près de Marseille, ce paysage montre la couleur fauviste de Derain se refroidissant vers davantage de structure. Une route serpente à travers des collines orange et vertes, parsemées de maisons et d'arbres simplifiés, les troncs réduits à des silhouettes audacieuses, quasi géométriques, rappelant Cézanne. La palette intense des années de Collioure subsiste, mais la touche libre cède la place à des aplats de couleur plus fermes organisant la composition en plans. Peinte la même année que la série londonienne, elle saisit Derain à la charnière entre la sensation fauviste et le style architectonique qu'il adopterait bientôt, aujourd'hui conservée au Museum of Fine Arts de Houston.

Bateaux dans le port de Collioure 1905
De petits bateaux de pêche se pressent dans le port de Collioure, leurs coques, mâts et reflets dissous en rubans de couleur pure et non mélangée — rose, turquoise, orange — juxtaposés plutôt que fondus. Peinte durant l'été charnière de 1905 que Derain passa à travailler aux côtés de Matisse dans ce petit port de pêche catalan, la toile est l'un des documents fondateurs du fauvisme : la preuve qu'un motif méditerranéen réel et ensoleillé pouvait être rendu par la couleur sans aucune obligation descriptive envers les teintes locales réelles de l'eau, du bois ou des voiles. La touche reste libre et rapide, chaque bateau résumé en quelques traits assurés, toute la scène vibrant de la chaleur et de la lumière du port plutôt que d'enregistrer son apparence littérale.
