Henri Matisse
Il passa cinquante ans à simplifier — jusqu'à ce que la couleur soit assez puissante pour faire le dessin à elle seule.






Style et technique
Matisse peignait avec la couleur comme acteur principal. Là où Cézanne avait bâti ses tableaux à partir de petites facettes géométriques et où Picasso allait bientôt fragmenter la forme en plans cubistes, Matisse simplifia le monde en larges zones plates de couleur saturée et laissa les formes se porter d'elles-mêmes. Une pièce rouge est simplement rouge. Une robe bleue est simplement bleue. Le dessin se réduit au strict minimum nécessaire pour que la figure reste reconnaissable.
Cela paraît simple. C'est exactement le contraire. Réduire une scène à deux ou trois couleurs et quelques lignes s'avère être l'une des choses les plus difficiles qu'un peintre puisse faire, car il n'y a nulle part où se cacher. Chaque forme doit compter. Il passa cinquante ans à y parvenir.
Quatre empreintes rendent un Matisse immédiatement reconnaissable.
Champs plats de couleur vive. Souvent rouge pur, vert pur, cobalt pur, orange pur. Il utilisait les pigments industriels les moins chers et les plus saturés de son époque — beaucoup d'entre eux n'étaient disponibles que grâce à l'industrie chimique de la fin du XIXᵉ siècle — et les appliquait directement du tube.
Motifs décoratifs. Papiers peints, tapis, tissus, vases, paravents — Matisse adorait les intérieurs débordants de motifs, qu'il peignait comme des surfaces planes semblables à des carreaux de faïence, en concurrence avec les personnages de la pièce.
Contour au tracé assuré. Une unique ligne noire ou bleu sombre trace la figure sans hésitation. C'était un dessinateur hors pair ; il choisissait simplement de dessiner avec le minimum absolu de lignes.
Compositions de fenêtre et Méditerranée. Sans cesse, tout au long de sa vie, le même dispositif : un intérieur, une table, un vase de fleurs, une fenêtre ouverte sur le lumineux Midi. Les compositions devinrent presque une formule qu'il affina pendant cinquante ans.
Son grand rival et ami fut Picasso. Ils se rencontrèrent en 1906, échangèrent des toiles, s'observèrent l'un l'autre avec obsession et se poussèrent mutuellement vers l'invention durant les quarante-huit années suivantes. Picasso dit, célébrèment, le jour de la mort de Matisse, qu'il avait l'impression que « maintenant tout est plus terne ». Matisse, de son côté, avait décrit leur relation comme « deux cyclistes qui empruntent la même route, chacun à sa façon ».
Vie et héritage
Henri Émile Benoît Matisse naquit le 31 décembre 1869 au Cateau-Cambrésis, petite ville textile du nord de la France, près de la frontière belge. Son père tenait un commerce de grains et de semences ; sa mère peignait la porcelaine et gérait la quincaillerie locale. La famille espérait qu'Henri deviendrait avocat.
Il le devint. Il fit son droit à Paris, passa ses examens en 1888 et obtint un poste de clerc auprès du tribunal de Saint-Quentin, chef-lieu du département. Il le détestait. En 1890, à vingt ans, il souffrit d'une longue crise d'appendicite et resta alité pendant des mois. Pour passer le temps, sa mère lui acheta une boîte de couleurs à l'huile. En quelques semaines, il avait décidé d'abandonner sa carrière juridique.
Son père entra dans une fureur noire. Henri partit quand même. Il s'installa à Paris en 1891 et s'inscrivit à l'Académie Julian. En 1895, il avait été admis dans l'atelier de Gustave Moreau à l'École des Beaux-Arts — le professeur classique le plus éclairé de Paris, qui conseillait à ses élèves de fréquenter les musées le matin et de peindre librement l'après-midi. Parmi ses condisciples figuraient les futurs peintres Albert Marquet et Henri Manguin, qui seraient ses alliés fauves une décennie plus tard.
Les années 1890 furent pauvres et incertaines. Il épousa Amélie Parayre en 1898 ; ils eurent une fille, Marguerite, et deux fils. La famille subsistait en partie grâce à la petite modisterie d'Amélie. Matisse copiait les maîtres anciens au Louvre pour grappiller quelques francs supplémentaires.
Sa véritable révolution commença lentement. Vers 1900, il peignait dans des couleurs assourdies, d'un impressionnisme tardif ; en 1903, on le voyait regarder visiblement vers Cézanne ; en 1904, lors d'étés passés à Collioure, sur la côte méditerranéenne, en compagnie du peintre André Derain, il avait franchi le seuil. La touche était devenue libre, large et presque violemment colorée. Les ombres avaient viré au vert et au violet. Les visages avaient renoncé à toute prétention naturaliste.
À l'automne 1905, le Salon d'Automne de Paris réunit dans une petite salle des toiles de Matisse, Derain, Vlaminck et quelques autres. Le critique Louis Vauxcelles, la traversant, aperçut au centre une petite sculpture classique et s'exclama dans la presse : « *Donatello parmi les fauves* ». L'étiquette s'imposa. Le Fauvisme naquit par accident, baptisé par un critique indigné et rejeté par l'establishment parisien comme un style de vandales.
Deux ans plus tard, le mouvement était terminé et Matisse était déjà passé à autre chose. En 1906, il rencontra le jeune Picasso, alors inconnu, par l'intermédiaire de la collectionneuse américaine Gertrude Stein. Les deux hommes regardèrent le travail l'un de l'autre et ne cessèrent jamais vraiment de le faire. Matisse était reconnu ; Picasso ne l'était pas encore. En cinq ans, leurs positions s'étaient inversées et ils étaient à égalité.
Les années 1910 et 1920 furent les années d'or de la peinture d'intérieur de Matisse. Il travailla pour le collectionneur russe Sergueï Chtchoukine, qui lui commanda le grand diptyque « La Danse » et « La Musique » pour son hôtel particulier de Moscou. Il passait les hivers à Nice, peignant la même chambre d'hôtel avec différentes odalisques en différents costumes à motifs, année après année.
Puis, en 1941, à soixante et onze ans, on lui diagnostiqua un cancer abdominal et on lui donna peut-être un an à vivre. Il survécut à une opération brutale. Il ne marcha plus jamais sans aide. Il fut cloué au lit ou en fauteuil roulant pendant les treize années suivantes.
Incapable de tenir debout devant un chevalet plus de quelques minutes, il réinventa son art. Il faisait peindre par ses assistants des feuilles de papier en aplats de gouache colorée, puis — calé dans son lit ou dans son fauteuil roulant — il découpait des formes dans le papier peint avec de grands ciseaux de tailleur. D'autres assistants épinglaient les formes sur les murs de son atelier pour composer des œuvres qu'il dirigeait verbalement. Il nomma la technique *gouache découpée*. Les résultats furent monumentaux : « L'Escargot », « Nus bleus », le livre d'artiste en quatre volumes *Jazz*. Il travailla à une échelle et avec une intensité qu'il n'avait pas atteintes depuis trente ans.
Il conçut aussi son unique projet architectural : la Chapelle du Rosaire de Vence, sur la Côte d'Azur, entre 1948 et 1951. Les vitraux, les carreaux de céramique, les ornements, les chandeliers et jusqu'aux poignées de portes — chaque détail était de sa main. Il confia à ses amis qu'il considérait la chapelle comme son chef-d'œuvre.
Il mourut d'une crise cardiaque le 3 novembre 1954, à quatre-vingt-quatre ans, dans son appartement de l'Hôtel Régina à Nice. Il fut inhumé au cimetière de Cimiez, avec vue sur la ville. L'Hôtel Régina est toujours debout ; son appartement est conservé tel quel.
La plus grande collection de son œuvre se trouve au musée Matisse de Nice, avec des fonds importants au MoMA de New York, au Centre Pompidou de Paris, à l'Ermitage de Saint-Pétersbourg (qui hérita de la collection russe de Chtchoukine) et au musée Matisse de sa ville natale du Cateau-Cambrésis.
Cinq tableaux célèbres

Luxe, Calme et Volupté 1904
Peint à l'été 1904 à Saint-Tropez, où Matisse avait passé la saison en compagnie du peintre Paul Signac, son aîné. Le titre est tiré d'un refrain d'un poème de Baudelaire (« Là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté »). Six baigneuses dénudées — dessinées librement, presque avec désinvolture — se retrouvent autour d'un déjeuner sur l'herbe dans une lumière méditerranéenne jaune et rose. La touche est empruntée au pointillisme de Signac ; la couleur est déjà celle de Matisse, un an avant que le Fauvisme ne se nomme lui-même. Le tableau est conservé au musée d'Orsay à Paris.

La Raie verte (Madame Matisse) 1905
Un portrait de son épouse Amélie, peint à Collioure durant l'été qui engendra le scandale fauve. Le visage est divisé verticalement par une unique et large bande verte — le côté froid du visage, éclairé par la gauche. Le côté droit rayonne d'un orange rosé sous une source de lumière jaune. Les cheveux sont noir violacé, la robe se compose de deux zones plates de rouge et de vert, le fond est formé de trois rectangles de vert, rose et bleu-vert pâle. Il n'y a aucune transition entre ces zones. Lors de sa première présentation, les spectateurs crurent que Matisse avait agressé picturalement sa propre épouse. Le portrait est aujourd'hui au Statens Museum for Kunst de Copenhague.

La Chambre rouge (Harmonie en rouge) 1908
Peint d'abord en bleu, puis en vert, et enfin achevé en rouge. Une servante dispose des fruits sur une longue table recouverte d'une nappe rouge abondamment décorée de motifs. Le papier peint derrière elle est du même rouge, avec le même motif en spirale. Table et mur se fondent en un unique champ rouge, interrompu seulement par le rectangle d'une fenêtre dans le coin supérieur gauche, à travers laquelle se devine un pâle paysage printanier verdoyant. Le tableau fut commandé par le collectionneur russe Sergueï Chtchoukine pour sa salle à manger moscovite et se trouve aujourd'hui à l'Ermitage de Saint-Pétersbourg. C'est l'une des premières et des plus importantes démonstrations de ce que la couleur peut accomplir lorsqu'on lui permet d'aplatir délibérément la profondeur.

La Danse 1910
Cinq figures nues, peintes en rouge intense sur un fond vert plat et un ciel bleu plat, dansent en ronde en se tenant par la main. Il n'y a rien d'autre dans le tableau — ni ombre, ni détail anatomique, ni traits du visage. La figure en bas à gauche a lâché la main du danseur suivant ; le petit espace entre leurs doigts est l'un des vides les plus commentés de la peinture moderne. Trois couleurs : rouge, vert, bleu. Cinq figures. Une ronde. Matisse peignit deux versions, toutes deux destinées à la cage d'escalier de l'hôtel particulier moscovite de Chtchoukine. La version plus petite, qui était dans son propre appartement, est aujourd'hui à l'Ermitage ; la grande version russe également. Matisse considérait « La Danse » comme le tableau qui lui avait enfin donné « la simplicité, la joie et la force à la fois ».

Intérieur aux aubergines 1911
Un immense intérieur décoratif — plus de deux mètres de côté — peint dans son atelier de Collioure. Une petite nature morte de trois aubergines repose sur une table au centre de la toile. Tout autour, la pièce est construite presque entièrement de motifs en conflit : un tapis fleuri, un mur rayé, un paravent à motifs, un drapé de tissu à pois. Par une porte entrouverte, un jardin méditerranéen luit d'un vert pâle. Par un petit miroir accroché au mur se reflète un aperçu de son propre atelier. Matisse travailla sur ce tableau pendant des mois, superposant motif sur motif, et le considéra comme l'une des œuvres les plus ambitieuses qu'il eût jamais réalisées. Il est conservé au musée de Grenoble.



