Jean-François Millet
Il rendit leur dignité aux paysans, et le monde appela cela radical.






Style et technique
Millet peignit le travail agricole — le labour, les semailles, le glanage, la fenaison — avec le poids formel que les siècles précédents avaient accordé aux batailles et aux sacres. Il ne formulait pas d'arguments politiques ; il peignait ce qu'il connaissait. Il avait grandi dans un village normand, travaillé aux côtés des laboureurs, et comprenait la qualité particulière de la fatigue dans un corps courbé sur un sillon. Ce savoir le rendit dangereux pour ceux qui préféraient leurs paysans invisibles.
Les Glaneuses (1857) provoquèrent un malaise durable chez les conservateurs français non pas en raison de quelque dimension propagandiste dans leur traitement, mais à cause de leur format et de leur sérieux formel. Trois femmes aux habits usés ramassant les épis oubliés après la grande moisson — c'était là un tableau qu'on ne pouvait ni ignorer ni trouver trivial : Millet lui avait donné le poids compositionnel d'une frise, et ce poids était une déclaration.
Sa couleur était terreuse et chaude — terre d'ombre brute, ocre, vert chaud, le bleu particulier du coton paysan. Il se souciait peu de la couleur vive et saturée des impressionnistes qui se formaient autour de lui dans ses dernières années. Il voulait la couleur d'un champ à l'aube, qui n'est pas éclatante mais très précise.
La lumière dans ses tableaux tend à l'oblique : petit matin ou fin d'après-midi, la longue lumière rasante du nord de la France qui étire les ombres et dramatise la silhouette d'une figure contre un ciel pâle. Il silhouettait souvent ses figures à l'horizon, de sorte que la forme du corps — courbé, tendu, en marche — portât tout le sens.
Quatre marqueurs : la figure silhouettée contre un ciel lumineux ; l'outil agricole comme centre visuel (faux, fourche, panier à glaner) ; une palette chaude à lumière basse unifiant la terre et la figure ; et une quasi-absence de détail paysager — ses fonds sont suggérés avec très peu de touches.
Vie et héritage
Millet naquit le 4 octobre 1814 à Gruchy, hameau de la presqu'île du Cotentin en Normandie, fils aîné d'une famille de paysans. Il grandit en travaillant aux champs et n'entreprit l'étude sérieuse de la peinture qu'à l'adolescence, d'abord à Cherbourg, puis à Paris, où il entra dans l'atelier de Paul Delaroche en 1837.
Paris ne fut pas facile. Il était pauvre, sans raffinement mondain, et trouvait la ville déconcertante. Il travailla pendant des années à peindre des portraits à Cherbourg et des tableaux de genre des débuts — certains d'un caractère érotique ou rococo — qu'il chercha par la suite à faire oublier. Sa carrière naissante ne ressemble en presque rien au peintre monumental du monde paysan qu'il allait devenir.
L'épidémie de choléra de 1849 le chassa de Paris. Il s'établit définitivement à Barbizon, village à la lisière de la forêt de Fontainebleau, à cinquante kilomètres au sud de Paris, qui était déjà une colonie de peintres fuyant la ville. Son voisin était Théodore Rousseau, le peintre de paysage ; Charles-François Daubigny demeurait à proximité. Millet resterait à Barbizon pour le restant de sa vie.
De Barbizon, il pouvait observer le travail agricole de la plaine de la Brie — les grandes terres plates s'étendant vers le sud à partir de la forêt — et il se mit à peindre ce qu'il voyait. «Le Semeur» parut au Salon de 1850 et établit le sujet qui allait définir sa carrière. Le Salon de 1857 montra «Les Glaneuses», qui suscitèrent une longue controverse critique et politique : Millet peignait-il ces femmes avec compassion ou avec sympathie socialiste ? Il maintint toujours qu'il peignait avec ni l'une ni l'autre — seulement avec exactitude.
«L'Angélus» fut peint entre 1857 et 1859 et devint le tableau le plus reproduit du XIXe siècle. Il montre deux paysans s'arrêtant dans un champ de pommes de terre au son de la cloche de l'église sonnant la prière de l'Angélus — l'homme debout, son chapeau à la main, la femme la tête inclinée. Il fut acquis par l'American Art Association en 1889 pour 553 000 francs — record mondial pour un tableau à cette époque — après une guerre d'enchères entre acheteurs français et américains. Le gouvernement français l'acquit finalement pour le Louvre.
Il mourut le 20 janvier 1875 à Barbizon, à soixante ans. Son héritage direct est singulier : ses sujets paysans et ses figures silhouettées influencèrent Van Gogh de façon décisive, et c'est à travers Van Gogh que tout l'expressionnisme du début du XXe siècle porte quelque chose de la gravité formelle de Millet.
Cinq tableaux célèbres

Les Glaneuses 1857
Trois femmes — vieilles, courbées, portant foulards de coton et tabliers usés — se baissent dans un champ moissonné pour ramasser les épis que les moissonneurs ont laissés. À l'arrière-plan, à peine visible dans la brume d'été, la grande récolte s'amoncelle en meules dorées derrière un contremaître à cheval. Les femmes du premier plan font l'antique travail permis aux plus pauvres : glaner ce que d'autres ont laissé. Millet leur donne le format et la gravité formelle d'une sculpture monumentale. Les figures sont presque silhouettées contre le ciel pâle de la moisson. Le tableau provoqua une profonde inquiétude politique en 1857 et n'a jamais tout à fait perdu sa charge morale. Il est conservé au musée d'Orsay.

L'Angélus 1859
Deux paysans se tiennent dans un champ de pommes de terre au crépuscule, l'homme son chapeau à la main, la tête de la femme inclinée, tous deux s'immobilisant au son de la cloche de l'église lointaine sonnant l'Angélus. Un panier de pommes de terre et une brouette reposent entre eux. La lumière est la lumière particulière du déclin d'un après-midi dans le nord de la France — chaude, directionnelle, caressant la surface du sol et la courbe du dos penché de la femme. Le tableau devint l'image la plus reproduite du XIXe siècle et fut finalement vendu en 1889 pour 553 000 francs, record mondial à l'époque. Il est conservé au musée d'Orsay.

Le Semeur 1850
Une seule figure paysanne traverse un champ à grandes enjambées au moment des semailles, le bras levé pour épandre le grain. La lumière est la lumière dramatique et rasante de l'aurore ou du crépuscule — la figure se silhouette contre un ciel lumineux. Millet réduit la scène à ses éléments essentiels : l'homme, le mouvement, le ciel, la terre. Aucun détail n'est superflu. L'enjambée de la figure a une autorité presque héroïque qui tient entièrement à sa simplicité formelle. Van Gogh copia ce tableau à de nombreuses reprises, d'abord en dessins puis en peintures à l'huile, et sa version est au musée Van Gogh. L'original de Millet est au Museum of Fine Arts de Boston.

L'Homme à la houe 1862
Un seul laboureur s'appuie sur sa houe dans un champ défriché, la tête pendante, le corps exprimant un épuisement complet. La terre a été brisée ; c'est lui qui l'a brisée. Derrière lui, un horizon pâle. Le tableau est presque délibérément inconfortable : il n'y a rien de consolant ni d'ennoblissant dans cette image, rien de la foulée héroïque du «Semeur». C'est ainsi que ressemble le travail agricole après des heures d'effort. Le poème d'Edwin Markham «The Man with the Hoe» (1899), écrit en réponse à ce tableau, en fit un symbole de la protestation ouvrière en Amérique. L'original est au J. Paul Getty Museum à Los Angeles.

La Bergère avec son troupeau 1864
Une jeune bergère se tient dans un paysage au crépuscule, mince silhouette sombre contre le ciel pâle du soir, veillant sur son troupeau de moutons dans le plan intermédiaire. Elle tricote en regardant — cette simultanéité particulière de mains occupées et d'yeux attentifs qui est propre au labeur pastoral. Les moutons sont rendus comme une masse gris-brun et douce ; elle est une verticale sombre contre un horizon chaud. Millet peignit des dizaines de versions de ce sujet tout au long de sa carrière ; celle-ci, conservée au musée d'Orsay, est parmi les plus abouties, avec une luminosité du ciel du soir qui s'approche de la peinture atmosphérique impressionniste développée par ses contemporains.



